Albert Brendel
Les moutons de Panurge
1863
La foi dans le pouvoir merveilleux de l’enseignement est l’une des composantes les plus durables du progressisme ; elle fut assimilée même par les idéologies hostiles à ce dernier. Pourtant, la démocratisation de l’enseignement n’a pas accompli grand-chose qui justifie cette foi. Elle n’a ni permis au peuple dans son ensemble de mieux comprendre la société moderne, ni amélioré la qualité de la culture populaire, ni enfin réduit l’écart entre riches et pauvres. En revanche, elle a contribué au déclin de la pensée critique et à l’abaissement des niveaux intellectuels.
[…]
Contrairement aux affirmations de la plupart des théoriciens de l’éducation, et de leurs alliés des sciences humaines, la société industrielle avancée ne repose plus sur une population conditionnée à désirer la réussite. Elle exige plutôt un peuple abruti, résigné à effectuer un travail sans intérêt et de mauvaise qualité, et disposé à ne chercher satisfaction que dans les heures consacrées au loisir.
[…]
L’enseignement traduit donc les profonds changements sociaux, qui sont à la base de l’effondrement du système d’éducation et de la propagation de la stupidité qui en résulte. L’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes. La société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d’éducation formelle, a également produit de nouvelles formes d’ignorance.
Collection: Bibliothèque nationale de France
Texte: Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, 1979
Publié: Décembre 2025
Catégorie: Illustration