Paul Valéry
Cahier (I)
1897–1941
La démocratie est une terrible affectation, une pose.
Rien de moins vrai. Elle périra avec le règne exclusif de l’argent.
[…]
L’État meurt par la « politique » comme la religion par la théologie.
Les théologiens et les politiciens.
[…]
En démocratie, — régime de la parole ou des effets de la parole — tout devient « politique ».
Et « politique » en démocratie, signifie à peu près « dramatique ». Tout est relatif aux impressions d’un public. Ce sont les lois du théâtre qui s’appliquent. Simplification, illusion perpétuelle sous peine de rire et de mort. Tout pour l’effet. Tout dans le moment. Des rôles tranchés. Ce qui est difficile à entendre, proscrit. Ce qui est difficile à exprimer, n’existe pas. Ce qui demande de longs préparatifs, une attention prolongée, une mémoire exacte, l’indifférence au temps et à l’éclairage se fait impossible.
[…]
Le résultat des luttes politiques est de troubler, de falsifier dans les esprits, la notion de l’ordre d’importance des « questions », et de l’ordre d’urgence. Ce qui est vital est masqué par ce qui est de simple bien-être. Ce qui est d’avenir par l’immédiat. Ce qui est très nécessaire par ce qui est très sensible. Ce qui est profond et lent par ce qui est excitant. L’amour-propre, l’envie.
[…]
La Politique est le produit le plus ignoble et le plus néfaste de l’existence des sociétés humaines. Elle séduit inévitablement les esprits à des spéculations dont la matière est la liberté, la vie, les biens des individus considérés en masse, et qui supposent toujours leur passivité et leur docilité obtenues soit par la crainte, soit par la faiblesse d’esprit ; et ceci, quels que soient le système ou le régime qui soi[en]t en vigueur, les intentions des politiquants, leur valeur ou leur vertu.
C’est une triste nécessité.
[…]
Toute politique est une volonté de rendre une population conforme à un modèle créé par l’esprit, et de mener les affaires de cette masse comme une affaire d’un seul — ce qui se fait en nommant ce Seul : Nation, état, peuple — etc. et en lui attribuant une sorte de sensibilité, de susceptibilité, des appétits, des motifs d’orgueil, de peine, de joie etc., des souvenirs, des regrets et des espoirs — qu’on essaye d’inculquer à tous. Si chacun se croit propriétaire d’un territoire — dont la plupart ne possèdent même pas un mètre carré, chacun est ainsi sensibilisé à l’égard des accroissements ou diminutions de ce territoire et prêt à se battre furieusement pour ou contre ces modifications desquelles cependant il n’a généralement rien à espérer.