Littérature

Emil Cioran

Entretien avec Fernando Savater

1977

N’oublions pas que le socialisme est en fin de compte fils des utopistes. Mais ils se fondent sur une idée erronée, celle de la perfectibilité indéfinie de l’homme. Plus pertinente me semble la théorie du péché originel, une fois dépouillée de ses connotations religieuses, purement au niveau anthropologique. Il y a eu une chute irrémédiable, une perte que rien ne peut combler. En fait, je crois que ce qui m’a éloigné définitivement de la tentation utopiste, c’est mon goût pour l’histoire ; car l’histoire est l’antidote de l’utopie. Mais bien que la pratique de l’histoire soit essentiellement antiutopique, il est indubitable que l’utopie fait avancer l’histoire, la stimule. Nous n’agissons que par la fascination de l’impossible, ce qui revient à dire qu’une société incapable de donner le jour à une utopie et de s’attacher à elle est menacée de sclérose et de ruine. L’utopie, la construction de systèmes sociaux parfaits, est une faiblesse très française, ce qui manque au Français d’imagination métaphysique est compensé par l’imagination politique. Il fabrique d’impeccables systèmes sociaux, mais sans tenir compte de la réalité. C’est un vice national : mai 68, par exemple, a été une production constante de systèmes de tous types, plus ingénieux et irréalisables les uns que les autres.


Publié: Novembre 2018
Catégorie: Littérature

Source