Littérature

Nicolas Berdiaev

La personne et la société

1926

Jamais encore il n’y eut tant de confusion et tant de trouble dans les esprits qu’à notre époque. Les hommes vivent enveloppés de mensonge. Souvent, ils se laissent guider au hasard par des impressions fortuites. La force, souvent illusoire, en impose à chacun. À tout bout de champ, on entend des phrases marxistes qui échappent à des hommes n’ayant aucune idée du marxisme. Nos contemporains ont si peu d’imagination qu’ils ne sont guère capables de concevoir autre chose que le capitalisme et le marxisme. Qui plus est, nous vivons sous le joug de la fatalité : du fatum de la guerre, du fatum de la révolution, du fatum du fascisme. Rares sont ceux qui estiment que l’avenir dépend de la liberté humaine.

Et c’est ainsi que des hommes n’éprouvant aucune sympathie envers le communisme, le considèrent, néanmoins, comme fatalement inéluctable, tandis que ceux qui détestent la guerre, sont convaincus de son imminence. Les uns, ne comprenant pas les processus en cours, s’attendent à la fin du monde parce que touche à sa fin l’ordre ancien qui leur est familier et qu’ils aiment. D’autres s’adaptent et, croyant le communisme inévitable, sont prêts à l’associer mécaniquement au christianisme et à d’autres doctrines, en répétant les lieux communs marxistes.

Par rapport à l’avenir, les hommes de notre époque manquent d’imagination créatrice. Le désarroi, la faiblesse, l’absence de liberté intérieure qui caractérisent l’homme moderne, dépendent, dans une forte mesure, du fait que notre époque est dominée par le fatum des deux guerres mondiales. En effet, le fatum agit dans l’histoire parallèlement à la liberté humaine. À certains moments de l’histoire, la fatalité s’avère plus forte que la liberté. Cela a lieu surtout lors des guerres et des révolutions. La liberté humaine, la liberté des peuples, n’aurait jamais provoqué deux guerres mondiales. Elles ont été engendrées par la fatalité qui triompha par suite de la carence des forces créatrices et spirituelles des sociétés humaines. Le socialisme actuel est également un produit du fatum de deux guerres mondiales. D’où le caractère étatiste du socialisme.

De nos jours, on partage couramment le monde en deux parties : le monde communiste et l’encerclement capitaliste, la Russie soviétique et l’Amérique. On répète des phrases stéréotypées sur cette scission qui augure la guerre. On ne trouve pas de force pour résister à ce mensonge.

[…]

En réalité, celui qui partage le monde en deux fractions, se meut dans les abstractions. La doctrine marxiste favorise cette ronde abstraite. Quant aux idéologues du capitalisme, ils ne remarquent même pas qu’ils sont des marxistes à l’envers.

[…]

Ceux qui refusent d’adhérer à l’un des deux blocs sont communément accusés de rester assis entre deux chaises. Ce mot d’esprit banal part du postulat qu’il n’existe que deux chaises au monde. Mais il peut y avoir une troisième chaise sur laquelle je puis être solidement assis. L’argument est donné sur la conviction qu’il n’y a pas d’issue, que la scission du monde est définitive. Cela équivaut à dire que la guerre est inévitable. Mais il y a une raison plus importante encore à la formation d’un troisième front. Le nouveau front moral sera créé par l’amour de la vérité et prendra l’engagement de proclamer la vérité coûte que coûte. De nos jours, on n’aime pas la vérité. Elle est depuis longtemps remplacée par l’utilité et l’intérêt.

[…]

Mais il existe encore une autre variété d’hypnose, celle de l’État et du pouvoir en tant que mobiles suprêmes des destins des peuples. C’est là un mensonge majeur. Les États et les gouvernements sont tout aussi désagrégés que tout ce vieux monde dans son ensemble. Quant au monde nouveau qui s’est formé en Russie, il a réintégré ces formes caduques. La pacification et la réconciliation du monde ne sauraient se réaliser par l’intermédiaire des États et des gouvernements. Seules, les forces sociales et spirituelles des peuples agissant par-dessus la tête des représentants du pouvoir sont capables de restaurer l’unité.


Publié: Janvier 2026
Catégorie: Littérature