Ivan Kramskoï
La conscience
1872
Les hommes se sont engagés dans une impasse et ont prouvé clairement que le chemin suivi par eux n’était pas le bon chemin, et pourtant leur enthousiasme est sans bornes : « Augmentons encore un peu la puissance de nos microscopes, et nous saisirons la transition de l’inorganique à l’organique, de l’organique au psychique, et tout le mystère de la vie apparaîtra à nos yeux. »
En étudiant au lieu de l’objet son ombre, les hommes ont complètement perdu de vue l’objet dont ils ont étudié l’ombre, et à force de s’enfoncer davantage dans l’ombre, ils se trouvent dans une obscurité complète et se réjouissent de ce que l’ombre est complète. Dans la conscience de l’homme, la vie signifie l’aspiration au bien. Le but capital et la tâche vitale de toute l’humanité, c’est d’expliquer en quoi consiste ce bien et d’en donner une définition de plus en plus exacte.
Mais, parce que cette tâche est difficile, parce que ce n’est pas une bagatelle, mais un travail sérieux, les hommes décident que la définition de ce bien ne peut être trouvée là où elle réside, c’est-à-dire dans la conscience réfléchie, et que par conséquent il faut la chercher partout, sauf là où elle est. Cela ressemble à la conduite d’un homme à qui on aurait donné par écrit des instructions exactes sur ce dont il a besoin, et qui, faute de savoir lire, jetterait le papier contenant ces instructions et demanderait à tous les passants s’ils ne savent pas ce dont il a besoin.
Les hommes cherchent partout, excepté dans la conscience, la définition de la vie, c’est-à-dire l’aspiration au bien, qui est gravée en caractères ineffaçables dans l’âme humaine. Cela est d’autant plus étrange que l’humanité tout entière, dans la personne de ses plus sages représentants, à commencer par la sentence grecque : « Connais-toi toi-même », a toujours dit et dit encore le contraire. Toutes les doctrines religieuses ne sont autre chose que des définitions de la vie, que des aspirations vers le bien réel, véritable, accessible à l’homme.
Collection: Galerie Tretiakov, Moscou
Texte: Léon Tolstoï, De la vie, 1887
Publié: Février 2026
Catégorie: Peinture