Peinture

Herrade de Landsberg

Les sept arts libéraux

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Nous avons souvent insisté sur le fait que les sciences profanes ne sont que le produit d’une dégénérescence relativement récente, due à l’incompréhension des anciennes sciences traditionnelles, ou plutôt de quelques-unes d’entre elles seulement, les autres étant tombées entièrement dans l’oubli. Ce qui est vrai à cet égard pour les sciences l’est aussi pour les arts, et d’ailleurs la distinction entre les unes et les autres était beaucoup moins accentuée autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui ; le mot latin artes était parfois appliqué également aux sciences, et, au Moyen Âge, l’énumération des « arts libéraux » réunissait des choses que les modernes feraient rentrer dans l’une et l’autre catégorie. Cette seule remarque suffirait déjà à montrer que l’art était alors autre chose que ce que l’on conçoit actuellement sous ce nom, qu’il impliquait une véritable connaissance avec laquelle il faisait corps en quelque sorte ; et cette connaissance ne pouvait être évidemment que de l’ordre des sciences traditionnelles.

Ce n’est que par là qu’on peut comprendre que, dans certaines organisations initiatiques du Moyen Âge telles que les « Fidèles d’Amour », les sept « arts libéraux » aient été mis en correspondance avec les « cieux », c’est-à-dire avec des états qui s’identifiaient eux-mêmes aux différents degrés de l’initiation. Il fallait pour cela que les arts, aussi bien que les sciences, fussent susceptibles d’une transposition leur donnant une réelle valeur ésotérique ; et ce qui rend possible une telle transposition, c’est la nature même des connaissances traditionnelles, qui, de quelque ordre qu’elles soient, sont toujours essentiellement rattachées aux principes transcendants. Ces connaissances reçoivent par là une signification que l’on peut dire symbolique, puisqu’elle est fondée sur la correspondance qui existe entre les divers ordres de la réalité ; mais ce sur quoi il faut insister, c’est qu’il ne s’agit point là de quelque chose qui leur serait comme surajouté accidentellement, mais, au contraire, de ce qui constitue l’essence profonde de toute connaissance normale et légitime, et qui, comme tel, est inhérent aux sciences et aux arts dès leur origine même et le demeure tant qu’ils n’ont subi aucune déviation.

[…]

On voit qu’une telle conception est aussi éloignée que possible de toutes les théories modernes et profanes, que ce soit par exemple celle de l’« art pour l’art », qui, au fond, revient à dire que l’art n’est ce qu’il doit être que quand il ne signifie rien, ou encore celle de l’art « moralisateur », qui ne vaut évidemment pas davantage sous le rapport de la connaissance. L’art traditionnel n’est certes pas un « jeu », suivant l’expression chère à certains psychologues, ou un moyen de procurer simplement à l’homme une sorte de plaisir spécial, qualifié de « supérieur » sans qu’on sache trop pourquoi, car, dès lors qu’il ne s’agit que de plaisir, tout se réduit à de pures préférences individuelles entre lesquelles aucune hiérarchie ne peut logiquement s’établir ; et il n’est pas davantage une vaine déclamation sentimentale, pour laquelle le langage ordinaire est assurément plus que suffisant, sans qu’il soit aucunement besoin de recourir à des formes plus ou moins mystérieuses ou énigmatiques, et en tout cas beaucoup plus compliquées que ce qu’elles auraient à exprimer. Ceci nous est une occasion de rappeler en passant, car ce sont là des choses sur lesquelles on n’insistera jamais trop, la parfaite nullité des interprétations « morales » que certains prétendent donner de tout symbolisme, y compris le symbolisme initiatique proprement dit : si vraiment il ne s’agissait que de semblables banalités, on ne voit pas pourquoi ni comment on aurait jamais songé à les « voiler » d’une façon quelconque, ce dont elles se passent fort bien quand elles sont énoncées par la philosophie profane, et mieux vaudrait dire alors tout simplement qu’il n’y a en réalité ni symbolisme ni initiation.

Les sept arts libéraux
Hortus deliciarum
48°26'14.0"N 7°24'15.0"E

Lieu: Mont Sainte-Odile, France

Collection: Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
Texte: René Guénon, Les arts et leur conception traditionnelle, 1935


Publié: Août 2025
Catégorie: Peinture