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Jean-Marie Marcel

Les limites de l’homme

1949

L’une des tares majeures de notre époque est de demander au temps de tenir les promesses de l’éternel. C’est l’exigence des révolutionnaires. Ils veulent purger un ordre politique caduc et corrompu. La fièvre révolutionnaire peut conduire à une santé plus parfaite. Mais à condition d’en guérir. Or, les sociétés enfantées par les révolutions sont généralement pires que celles qu’elles ont détruites. Car la fibre secrète que touchent les meneurs révolutionnaires, c’est la soif, chez l’opprimé, de partager la corruption de l’oppresseur. J’ai horreur des oppresseurs. Et tout autant de la revanche des opprimés. Et je me demande si la prétention de tout reconstruire après une destruction totale n’est pas le masque d’une volonté d’anéantir.

[…]

L’antiquité classique, dominée par le sens très ferme de la nature et des limites de l’homme, et le mépris platonicien pour le changement, eût jugé monstrueuse l’idée d’une évolution fatale de l’homme vers un nouvel âge d’or. […] Loin de moi l’idée de nier, au nom de ces limites, tout progrès historique. L’esclave s’est changé en serf, le serf en sujet et le sujet en électeur. […] Mais je me demande si le prolétaire moderne, sans lien, sans attaches, nanti d’un bulletin de vote mais courbé sous la férule d’un capitalisme ou d’un étatisme sans entrailles, mène une vie tellement plus humaine que l’esclave antique.

[…]

La sagesse des vieux paysans n’est que l’ensemble des réflexes salutaires imprimés dans l’esprit par une longue familiarité avec le réel, par une lente somme d’expériences assimilées. La question est de savoir si ces êtres immobiles étaient attachés à un pieu ou nourris par une racine. Une racine ne voyage pas, mais elle s’abreuve aux nappes d’eau souterraines, et ce contact avec les sources est pour le paysan un cadre organique : il ne s’y sent pas plus à l’étroit que le cœur dans la poitrine. […] L’enracinement paysan rendait la mort plus facile. Quand je regarde aujourd’hui, à Dornas, ces infimes lopins de terre échelonnés sur la montagne, jadis cultivés à la main pour un rendement presque nul, et dévorés aujourd’hui par les broussailles, je songe à ces paysans d’autrefois, viscéralement attachés à ces parcelles comme un arbre à ses racines. Cet attachement était l’incorporation de l’avoir à l’être, l’héritage empreint de la sueur et de l’âme des pères ; la propriété n’était pas une possession extérieure, mais un corps de surcroît. Dans ces conditions, la mort était relais d’une génération par l’autre, et il était plus facile de mourir.

Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
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Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
Les limites de l’homme
44°19'42.0"N 4°37'04.0"E

Lieu: Saint-Marcel-d’Ardèche, France

Texte: Gustave Thibon, Au soir de ma vie, 1993


Publié: Décembre 2025
Catégorie: Photographie